Réflexion sur la Production cartographique dans les médias – Syrie

es cartes sur la Syrie semblent devoir affronter deux ennemis majeurs : l'idéologie et un phénomène de « one map to rule them all », c'est à dire la tentation d'expliquer l'ensemble des aspects et enjeux des trois ans de guerre civile révolutionnaire syrienne en une seule carte.

par Jennifer CASAGRANDE, Dr. en Urbanisme et Géographie
et Antonin GREGOIRE, Journaliste

Les deux tendances  auxquelles sont confrontés les producteurs de cartes dans les médias : le biais idéologique et  une simplification à outrance : « one map to rule them all [1]»

Les cartes sur la Syrie semblent devoir affronter deux ennemis majeurs : l’idéologie et un phénomène de « one map to rule them all », c’est à dire la tentation d’expliquer l’ensemble des aspects et enjeux des trois ans de guerre civile révolutionnaire syrienne en une seule carte.

Le biais idéologique n’est pas nécessairement nuisible, surtout en contexte de guerre. Comme le dit Clausewitz à propos de l’information en temps de guerre : « Great part of the information obtained in war is contradictory, a still greater part is false, and by far the greatest part is of a doubtful character. », un phénomène passé dans le langage courant sous le concept de « brouillard de guerre ».[2]

Clausewitz explique ainsi que la seule façon de solutionner le brouillard de guerre ou la friction du renseignement est de compter sur l’instinct et le jugement du commandant, seul capable, en utilisant des critères purement subjectifs, de décider quelle information croire et laquelle ignorer ou juger fausse. L’expert, le cartographe ou le journaliste n’ont donc pas nécessairement tort d’utiliser un biais idéologique (ou n’importe quel biais d’un autre type : tendance pro ou anti régime, focalisation confessionnelle, « islamisation »…), c’est même la seule manière de dégager une information claire du brouillard de guerre.

Tant qu’une méthodologie rigoureuse ainsi qu’une précision sur les sources utilisées sont avancées avec la carte, il est possible de transformer ce biais idéologique en un atout d’information et de clarification.

C’est par exemple en prenant compte de ce biais idéologique et en cherchant à l’équilibrer que France tv. Info  en vient à proposer une « explication en 5 cartes », permettant ainsi d’éviter l’obstacle de la carte unique en assumant l’obstacle idéologique.[3]

Les cartes de France TV info permettent en quelques sortes d’amoindrir le biais idéologique en confrontant les diverses grilles de lectures. Une carte met en relation la contestation du régime et la répartition de la population (faisant apparaître les origines pacifiques du mouvement), une autre expose les positions militaires faisant apparaître la militarisation, une troisième expose les diverses communautés ce qui permet de restreindre la lecture confessionnelle à une carte unique, une autre encore expose les réfugiés et déplacés etc.

La BBC reprend, quant à elle, une carte compilée par l’Institute for the Study of War mais prend le soin d’exposer la méthodologie utilisée par cet institut pour composer sa carte. Un élément intéressant pris en compte par l’ISW pour composer ses cartes est la tactique militaire utilisée par les forces en présences. Ainsi les « zones rebelles » peuvent être reprises très facilement par le gouvernement étant donné la tactique de retrait et de harcèlement employés par l’insurrection. En face, les zones du régime sont contrôlées par des positions fixes d’où l’armée bombarde les alentours mais sans effectuer de réelle offensive ou alors très coûteuses.

Un autre défi qu’a tenté de relever l’ISW est la vérification d’information par le recoupement des incidents mentionnés dans des sources rebelles et gouvernementales. Selon les analystes d’ISW seulement un quart des incidents mentionnées ont pu être recoupés. Ce phénomène est une conséquence très directe du brouillard de guerre évoqué plus haut. Mais plus largement, c’est l’ensemble des données sur le Moyen-Orient qui souffre d’énormes lacunes depuis des dizaines d’années.

« Conséquence de la pénurie de données sur les choix méthodologiques. L’absence de données complètes et fiables sur l’ANMO a conditionné non seulement le choix des sujets de la recherche en économie mais également celui des méthodes et instruments. La quantité et la qualité des données économiques se sont quelques peu améliorés récemment. Cependant la sophistication nouvelle mise dans la production et la présentation des données reflète uniquement le plus grand soin avec lequel les régimes en place tentent de manipuler les chiffres à des fins politiques précises. (…) l’image et les représentations officielles des questions économiques et sociales avancées par les chercheurs du courant dominant et les gouvernements en général sont critiquées depuis des décennies. (…) Les chercheurs disposant de suffisamment de temps, de soutien institutionnels (dans leur pays ou dans les pays étudiés) et d’autres ressources nécessaires tenteront de recueillir leurs propres données (…) A cet égard les entretiens dit d’experts (…) ont joué un rôle crucial. Toutefois ces entretiens posent un réel danger : ils donnent à un petit nombre d’experts connus qui disposent d’un capital relationnel fort une autorité extraordinaire en terme de pouvoir de définition et d’interprétation qui leur permet de dessiner la perception d’une communauté, de déterminer les priorités ou d’éliminer certains discours et questions. »[4]

Le même phénomène s’applique aussi sur les autres domaines. Il est par exemple impossible de connaître avec précision l’origine (et l’acuité) des données sur la répartition confessionnelle ou ethnique voir même la datation précise de telles données, ce qui remet sérieusement en cause les cartes confessionnelles de la région du levant fournies comme explicatives du conflit actuel.

La tendance au « one map to rule them all »[5]

 Max Fisher du Washington Post utilise une carte[6] produite par le Dr M. Izadi chef du programme Gulf 2000 project[7] de Columbia qui sert de source à de nombreux médias américains. Izadi demeure une référence en matière de carte communautaire et Max Fisher en reprend une sous le titre « the one map that shows why Syria is so complicated »

Carte de la représentation ethnique du Levant employée par Max Fisher réalisée à partir des travaux de Dr Izadi (Gulf 2000project), 2013[8]

L’article de Fisher, qui dissimule le biais idéologique sous une carte unique, révèle aussi le phénomène inverse de ce qui se produit avec francetv.info. Fisher utilise une carte unique (ethno-communautaro-confessionnelle à l’extrême) donc cède au principe du « one map to rule them all » , qui est précisément le titre de son article. Il tente ensuite de distinguer deux interprétations différentes de la carte « au delà des implications stratégiques concernant les zones où Assad est le plus fort (le long de la côte lourdement alaouite) et où il est faible (dans les régions Kurdes par exemple). »

Fisher distingue alors le « cas Fareed Zakaria » qui considère que la guerre est une conséquence des divisions sectaires réunies par les puissances coloniales dans des frontières artificielles et que ce qui se passe est une inévitable réappropriation du pouvoir par la majorité confessionnelle (comme en Iraq « Lorsque les membres de la majorité chiite ont violemment repris le pouvoir à la minorité sunnite »).

« L’autre façon de voir les choses, dit Fisher est de considérer la guerre d’abord et le conflit sectaire en second (…). Peut-être que ce qui se passe a commencé pour des raisons politiques (…) mais ce combat a eu pour cause une retraite des gens vers leur identité sectaire et leurs antagonisme et de rendre les vielles divisions plus profonde et plus vicieuses ».

Dans aucun des cas n’est évoquée la possibilité que la lecture confessionnelle n’est pas la seule possible : soit le conflit est sectaire depuis le début soit il l’est devenu mais dans tous les cas, la carte unique a provoqué une lecture unique.

Il semble que l’inverse soit aussi vrai : l’idéologie unique risque de provoquer la carte unique. Dans ce cas il ne s’agit pas tant d’idéologie que de la prédominance d’une information qui risque de provoquer la supériorité d’une grille de lecture par rapport aux autres, cette grille de lecture produisant sa carte unique pour s’appuyer.

Ainsi, les cartes produites dans les médias dans le contexte d’une possible intervention militaire « occidentale » (Français, Britanniques et Américains d’abord puis juste Français et Américains) du 29 août (date de l’attaque chimique du régime sur la Ghouta) au 10 septembre (proposition Russe sur les armes chimiques acceptée par Obama) adoptent une grille de lecture unique : Les sites militaires qui pourraient être visés, les positions militaires du régime et des rebelles, les forces militaires, flottes et bases « occidentales » dans la zone…

L’information, à ce moment, est tenue de parler d’intervention militaire et la carte suit en conséquence et ce, après des mois à tenter de produire des cartes explicatives du conflit global. C’est cette phase principalement qui est l’objet de la critique de Balanche qui cherche à dénoncer la production de cartes idéologiques, destinées selon lui à soutenir l’intervention et qu’il oppose à ses propres productions explicatives générales[9].

Le phénomène de la domination d’une information sur la production de carte est aussi observable dans la phase qui suit directement la non-intervention. A partir du 10 septembre, l’idée qui semble dominer (de nouveau) est celle de la prédominance « islamiste » dans la rébellion. Cette information devient dominante sous l’effet conjugué de plusieurs facteurs. D’abord pour justifier et expliquer les hésitations de l’administration américaine[10], ensuite pour exprimer une interrogation qui est devenue partie intégrante du débat sur l’intervention militaire : quels sont les buts de l’intervention ? Ou, pour paraphraser Clausewitz, de quelle politique cette guerre est la continuation est-elle le moyen de continuation? La propagande du régime d’Assad a aussi fortement infiltré et manipulé le camp anti-interventionniste (comme nous l’avons montré précédemment dans un article) et a donc diffusé dans ces cercles l’idée que l’intervention va soutenir des rebelles majoritairement islamistes.

Vient enfin, dans ce contexte, une étude du très sérieux IHS Jane’s qui affirme que les « islamistes » sont désormais majoritaires dans la rébellion. Cette étude a des visées politiques qui sont entièrement assumées : faire prendre conscience aux décideurs politiques qu’il est devenu impératif de soutenir la rébellion « modérée »[11]. Mais les chiffres de l’étude seront cependant repris pour étayer la thèse des rebelles islamistes et renforcent l’inaction et la peur de la révolution[12].

Dans ce contexte, les cartes sont soumises à cette grille de lecture. Un des meilleurs exemples est l’article paru dans Libération de Jean-Pierre Perrin et Luc Mathieu avec la carte de Luc Mathieu et Cordélia Bonal[13]. La légende de la carte établit une distinction entre islamistes, djihadistes et salafistes sans qu’il soit possible, ni dans l’article ni dans la carte, de comprendre ce qui motive ces distinctions, ni quelles sont les définitions supposées. L’article qui traite du thème de l’islamisation de la rébellion fournit donc une carte de « la présence de la rébellion en Syrie » où le gris des « nationalistes (ASL et alliés) » s’équilibre difficilement avec le vert foncé, vert clair, et mauve des salafistes-islamistes-djihadistes et le jaune « Kurdes ».

Un autre biais idéologique qui pèse sur la production de carte est le thème de la « division de l’opposition ». Ces divisions sont ainsi représentées sur les cartes mais les « zones gouvernementales » ou « contrôlées par le régime » sont systématiquement présentées comme unies. Les cartes fournissent alors la position des différentes brigades de l’opposition mais présentent le front gouvernemental comme uni sans aucune précision sur la position des différentes brigades, des combattants du Hezbollah ou des forces supplétives du régime (comme la brigade de combattants chiites al Fadl al Abbas ou la brigade Haidar al-Karar)[14].

Un rapport de IISS[15] de Mars 2013 exposait ainsi les failles et divisions au sein de l’armée régulière, estimant qu’Assad ne pouvait compter que sur moins d’un quart de ses forces armées. Le recours aux auxiliaires étrangers (Hezbollah, Brigades irakiennes) et l’appel à la formation de milices d’autodéfense confessionnelles ainsi que le recours aux armes chimiques et aux missiles balistiques, semblent confirmer sur le terrain que les secteurs contrôlés par l’armée ne sont pas aussi unis qu’ils n’y paraissent sur les cartes.

Principes de complexité, champ réservé de « l’expert »

Dans le cas de la Syrie, quels paradigmes font loi dans la production de l’information cartographique ?

 En recherche, un objet d’étude est un construit social, tout comme la carte qui le représente, en particulier lorsque cette carte est thématique. Elle constitue une projection[16], donc n’est pas neutre. A travers la construction d’une carte, les choix de représentation de réalités sur le terrain sont projetés sur l’objet et représentent donc un acte sélectif voire déformant et réducteur. Cet acte traduit le système de pensée, de l’imaginaire de son auteur, formaté par son milieu social d’appartenance, c’est à dire son capital culturel. L’objet-carte ou l’objet d’étude ne se construit pas de manière neutre, il représente une projection de la réalité. (Bailly, 2010, Bourdieu, 2001).

Le chercheur n’aborde pas un objet de recherche de la même manière en fonction des courants et de ses champs d’appartenance, une différence subsiste entre les écoles de pensée. Dans ce contexte, le chercheur doit se prémunir de présupposés théoriques et idéologiques. Ces courants peuvent influencer la démarche d’investigation ainsi que ses méthodes qui sont désignées par des présupposés de techniques d’investigation. Il s’agit là du principe de recherche mais qu’en est-il pour le principe de diffusion de l’information via les médias et leurs principaux acteurs les journalistes et chercheurs et experts médiatiques ?

L’expérience continue d’être une étape essentielle dans la connaissance scientifique comme un critère de différenciation entre connaissance savante et connaissance commune. L’expérience ne sert pas à valider des hypothèses mais elle les met en cause.

Le manque de données pertinentes accessibles et le refus de certains chercheurs de remettre en cause leur propre société d’origine devant l’état du terrain (attitude non réflexive) conduisent ce dernier à trouver des particularités locales pour justifier la non adaptabilité des paradigmes constituant son support théorique. Certains géographes et autres spécialistes se réclamant d’une pratique de la géopolitique du Moyen –Orient, excellent en la matière, ramenant systématiquement et de manière abusive l’explication des situations locales par le confessionnalisme et omettant ainsi, d’un point de vue sociologique les autres systèmes d’organisation structurant l’espace étudié (niveau d’éducation, niveau social, espérance de vie…).

Cette démarche classificatoire relative à la géographie classique mise au service des projets coloniaux est visiblement toujours en vigueur pour justifier tout ce qui a trait au Moyen-Orient, voire à tout le monde arabe.

« Les chercheurs tendent à conserver le paradigme avec lequel ils sont habitués à travailler, car sans lui, ils n’ont plus de base de travail, plus rien sur quoi s’appuyer. Il arrive néanmoins qu’un ensemble de résultats inattendus, incompatibles avec le paradigme, apparaissent. On commence par tenter malgré tout de leur trouver une explication, ou parfois de les ignorer provisoirement, en espérant que le problème se résoudra plus tard. Mais si de  telles anomalies s’accumulent, on commence à admettre que le paradigme est en crise, que ces modifications fondamentales sont nécessaires. Commence alors une période de remise en cause des fondements, période très différente de celle de science normale, qui peut éventuellement aboutir à l’abandon de l’ancien paradigme pour en adopter un autre fondamentalement différent » Benjamin Martolon Science humaine, N°67, 1996

Les conditions de la production de la connaissance scientifique sont étroitement liées au rôle et à la place des intellectuels dans l’espace social. Dans le cas du Moyen-Orient, cette démarche tautologique est encore renforcée par le fait orientaliste que doit confronter tout chercheur.

La situation de monopole théorique dérange. Pour le conformer à la réalité on ajoute d’autres modèles. C’est à dire des hypothèses ad hoc qui, à terme, affaiblissent le modèle initial. Ceci conduit à une critique du modèle hypothético déductif. Le relativisme absolu provoque un constat de perte de distance lors d’une étude d’une activité sociale à propos du point de vue du chercheur ayant le même socle social que l’activité elle-même, même rationalité que l’objet étudié. Une des principales failles des orientalistes, par exemple, concerne leur prétendue distanciation à l’égard de leur objet qui leur permettrait de prendre en considération les phénomènes « orientaux ».

Les faits que nous observons contiennent des composantes idéologiques qui peuvent renvoyer à des anciennes théories dont nous n’avons plus conscience. Il est alors possible de parler de discontinuité scientifique.

Comme le mentionnent divers chercheurs tels que Slaibi H[17]. ou encore  Izadi , les sources informatives confessionnelles relatives au Moyen-Orient proviennent essentiellement des études mandataires,  pour le cas de la Syrie antérieure à 1947. L’explication confessionnelle des évènements de 2013 basés sur des chiffres de l’entre-deux Guerres constituent un des meilleurs exemples de cette discontinuité. Il est inutile de rappeler qu’entre 1947 et aujourd’hui la configuration du pays a profondément changé. Néanmoins, Izadi demeure la référence pour de nombreux médias anglo-saxons qui utilisent ses cartes et celles du Gulf 2000 project  (Columbia University) pour expliquer la crise syrienne.

Izadi révèle pourtant que ses données reposent pour une énorme part sur les chiffres fournis par les administrations coloniales françaises et britanniques qui cessent après la seconde guerre mondiale, sur les statistiques israéliennes qui ont suivi ainsi que sur les travaux ethnographiques soviétiques des années 60. Izadi indique que toute explication confessionnaliste succombe aux mêmes travers : « les écrivains modernes retombent invariablement sur ces sources pour leurs propres estimations sur l’actuelle démographie culturelle. En prenant ces chiffres comme base, ils essayent ensuite de faire des hypothèses avisées (educated guess) pour les chiffres actuels ».

Izadi va même plus loin en expliquant qu’à part les autorités coloniales et Israel, « les autres dans la zone ont soit évité de produire de nouvelles statistiques (exemple le Liban), soit simplement diffusé des chiffres rudimentaires ou biaisés de façon évidente. [exemple la Syrie]».

La complexité moyen-orientale créant un champ réservé pour l’expert orientaliste, il devient très difficile de laisser s’exprimer un autre type d’experts qui donneraient une autre vision des choses. Certains  experts  orientalistes utilisent le conflit en Syrie pour s’autoproclamer expert en stratégie militaire sans bénéficier des notions de bases et des théories et débats en cours dans la science militaire. L’insurrection et la contre-insurrection[18], lorsque ces termes sont employés pour expliciter la guerre en Syrie, impliquent de parler des caractéristiques topographiques, des connaissances en matière de guérilla urbaine, de connaître les débats théoriques sur la doctrine de contre-insurrection.

Dans ce travail de cartographie de la révolution en Syrie, certains médias ou instituts prennent la peine de solliciter un fond de carte à l’échelle de la Syrie  sur base d’image satellite (Google ou autre) où transparaît le relief. Toutefois, ces caractéristiques topographiques ne sont jamais mises en exergue. Bien que ces « cartes » médiatiques soient produites dans leur majeure partie par des infographistes et non des ingénieurs GIS (geographic information system), l’absence de cette donnée pourtant fondamentale dans toute stratégie militaire est surprenante.  D’autant plus que bon nombre de modèles numériques de terrain sont disponibles sur le web. Ils se trouvent par exemple sur ce site http://www.galantis.com/maps/files/2012/08/Digital-Models-of-Syria.jpg. Les cartes des troupes du Levant sont aussi consultables entre autre lieu à la cartothèque Paris 8[19]

Les caractéristiques topographiques mériteraient davantage d’attention et de détails dans les représentations mentionnant les positions et stratégies militaires. Par exemple les tactiques de guérilla en milieu urbain et en zone montagneuse sont très différentes. En dehors des routes, les zones névralgiques, goulots d’étranglement ne sont que peu énumérés. Revient ici le problème de terminologie de stratégie militaire employée par l’expert médiatique qui ne la maîtrise pas.

Outre l’absence de corrélation entre les évènements et la topographie du lieu, s’ajoute celui de l’omission du principe diachronique.

Dans le cas d’un conflit, il s’agit d’une série d’évènements représentant un processus, soit un principe dynamique et non figé. Or ce processus semble avoir été oublié à tel point que paraissent des « cartes » ou représentations infographiques tentant de résumer trois années de conflit en une seule illustration. C’est ici qu’apparait le principe du « one map to rule them all ».

En ce qui concerne les cartes employées, censées rendre compte et synthétiser ces évènements à un instant « T », certaines cartes précisent qu’il s’agit d’évènement ponctuel. Par contre quand il s’agit d’évolution aucun gradient quant à l’expansion des dynamiques n’apparait. Tout mouvement semble réduit à un seul moment qui est figé.

Ce phénomène peut être expliqué par le manque de données actualisées (aussi bien journalistique que scientifique), ainsi que par l’impossibilité pour les medias et/ou chercheurs d’actualiser leurs sources dû à la nature de leur objet d’investigation (état d’instabilité en Syrie).

Schéma représentant la Dynamique du « one map to rule them all », Réalisation Casagrande Jennifer, Novembre 2013

Malgré la mise en place de nouvelles techniques d’obtention des données à grande échelle, telle que la télédétection (aux débouchées diverses :densité de population, qualité de vie…)[20] de plus en plus employée par des chercheurs[21] et bureau d’études pour étudier les pays en voie de développement, celle-ci ne permet pas de remplacer des enquêtes de terrain et recensement exhaustif… Cette absence de données exhaustives actualisées force les chercheurs à recourir aux autorités dictatoriales corrompues et servant de relais de propagande pour l’obtention des données des plus douteuses. Faute de données fiables et diachroniques, il est compréhensible que les chercheurs soient désorientés et tentés de cristalliser une dynamique formalisée en un fait figé durant les périodes de paix (comprise à tort comme des périodes de « stabilité »). Chez les journalistes, la tendance est plus à la fixation d’une guerre perpétuelle moyen-orientale (depuis la guerre du Liban jusqu’à nos jours, les images de guerre et de violence n’ont cessé de se succéder). Pour ce qui est des périodes de guerre, la réflexion se complique d’autant plus que l’accessibilité aux données est davantage amenuisée par la mutation rapide du phénomène étudié et ses conditions d’investigation, ce qui nous renvoie au principe du brouillard de guerre précédemment cité.

Dès lors, il est possible de questionner les compétences des experts, qui selon eux sont seuls capables de rendre compte de la complexité du phénomène en l’inscrivant sur une représentation assimilable à une carte. Outre le fait que les principes de représentations cartographiques en dehors de la forme de base ( à savoir échelle, géoréférencement, flèche du nord, légende et titre) soient relativement respectés, le contenu peine à retranscrire de manière pertinente les faits. L’objet carte, qui se veut la description d’un phénomène ou d’un fait, peut s’exprimer à travers une multitude de choix de signes d’expression. Elle consiste en la formulation d’un modèle d’analyse.

A travers ces exemples, c’est un discours à cheval entre les principes déterministe et possibiliste qui semble prévaloir. En d’autres termes, la situation décrite à travers ce discours ne dispose pas de variante possible. Elle demeure la seule explication admissible d’après le modèle d’expression employé. Phénomène clairement illustré par l’usage du confessionnalisme comme facteur déterminant la structuration de la société syrienne et les enjeux du conflit[22].

Complexité certes, mais laquelle ? Serait-ce celle des fonctionnalistes, des structuralistes, des systémistes …? Le mode d’interprétation est bien distinct entre ces courants.

En conclusion, il semble qu’une cartographie la plus précise possible sur le conflit syrien doive prendre en compte les éléments suivants :

  • Un biais idéologique reconnu et assumé assorti d’une analyse réflexive. La seule solution au brouillard de guerre clausewitzien est l’instinct du commandant, le biais idéologique n’est donc pas nuisible en soi tant qu’il est reconnu et assorti d’une méthodologie réflexive.
  • La série de carte plutôt que la carte unique.
  • La prise en compte de la science militaire lors du traitement de l’aspect militaire de l’insurrection. Distinguer les différentes brigades de l’opposition impose de faire la même chose pour les brigades du régime. L’intégration des données topographique est aussi indispensable dans la prise en compte des données militaires (la guérilla est favorisée par les zones montagneuse ou de jungle)
  • La prise en compte du contexte médiatique au moment où la carte est réalisée : le débat porte-il sur une possible intervention ? Sur la présence d’armes chimiques ? Sur l’islamisation de l’insurrection ?
  • La question des échelles de grandeur et de temporalité : lorsque l’information porte sur une bataille précise ou sur un contexte local ou à l’échelle d’une ville, la carte (ou l’une des cartes) doit s’adapter à ces échelles[23]. Lorsque la représentation cartographique porte sur les trois ans de guerre, elle doit tenir compte des différentes phases du conflit.

En définitive en ce qui concerne la Syrie, le questionnement principal qui ressort par les modèles de représentations cartographiques est de savoir quel modèle d’analyse les interlocuteurs tentent d’exprimer, que veut-on renseigner sur la Syrie, quelles « réalités », quels en sont les commanditaires ?


[1] Pour une référence triviale au seigneur des anneaux « one ring to rule them all »

[2] Clausewitz, 2008

[3] http://www.francetvinfo.fr/monde/revolte-en-syrie/syrie-deux-ans-de-conflit-en-cinq-cartes_281371.html

[4]Kienle 2010

[6] http://www.washingtonpost.com/blogs/worldviews/wp/2013/08/27/the-one-map-that-shows-why-syria-is-so-complicated/   Max Fisher August 27 at 12:28 pm

[8] http://gulf2000.columbia.edu/images/maps/Levant_Ethnicity_sm.png

[9]     Balanche, L’insurrection syrienne et la guerre des cartes, OrientXXI, 24/10/2013

[10]   Obama’s uncertain path amid Syria bloodshed, New York Times, 10/23/2013

[11]    « Because of the Islamist make up of such a large proportion of the opposition, the fear is that if the West doesn’t play its cards right, it will end up pushing these people away from the people we are backing, » he said. « If the West looks as though it is not interested in removing Assad, moderate Islamists are also likely to be pushed further towards extremists. » explique Charles Lister, auteur de l’étude
http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/middleeast/syria/10311007/Syria-nearly-half-rebel-fighters-are-jihadists-or-hardline-Islamists-says-IHS-Janes-report.html

[12]    Un phénomène bien connu du monde du renseignement : les rapports peuvent être parfois artificiellement gonflé pour des raisons politiques comme le furent les notes sur l’armée allemande fournies par les service de renseignement français dans les années 30. Les services gonflaient les chiffres afin d’obtenir d’avantage de budget mais cette situation a servi à convaincre les ministres et le gouvernement de ne pas réagir face à l’occupation de la Tchekoslovakie et à la remilitarisation de la Rhénanie par Hitler. Voir « Czechoslovakia at the Time of ‘Munich’: The Military Situation » Katriel Ben-Arie Source: Journal of Contemporary History, Vol. 25, No. 4 (Oct., 1990), pp. 431-446

[13]http://www.liberation.fr/monde/2013/09/27/la-rebellion-syrienne-phagocytee-par-le-jihad_935338

[14]Des divisions, voire des conflits armés, apparaissent aussi entre ces forces supplétives http://www.reuters.com/article/2013/06/19/us-iraq-syria-militants-idUSBRE95I0ZA20130619

[15]http://defense-update.com/20130317_iiss-less-than-a-quarter-of-the-syrian-army-remain-loyal-to-assad.html

[16]            « La contrainte du respect des positions relatives ne paraît pas tenable théoriquement, puisqu’on le sait, tout système de projection déforme les distances, les surfaces ou les angles. La carte résulte d’une transposition de nature analogique dont les projections classiques ne forment qu’un cas particulier. […]. On ne doit pas perdre de vue la fonction de la carte, qui est de faciliter la compréhension spatiale des objets, concepts, processus ou événements dans le monde humain »  Palsky (2004)

[17] SLAIBI H. 2009, La recherche sociologique dans le monde arabe, thèse de doctorat, Université de Metz, TREPOS J-Y. dir

[18] DORRONSORO G. OLSSON C., POUYE R., 2009, Sociologie de la contre-insurrection : dynamiques sociales de la nuisance et de l’opposition à l’action de l’Etat, Centre d’études sur les conflits. www.défense.gouv.fr ainsi que toute la bibliographie allant de la France en Algérie aux redéfinitions de la COIN en Afghanistan.

[19] http://geographie.ipt.univ-paris8.fr/rubriks/carto/cartorub/cartes/numeriquerecherchepays.php?cpt=12&saisie1=&res=28

[20] GADAL, 2008

[21] TRAN, 2007

[22] Bailly, Ferras 2010

[23]    Un exemple de bonne pratique dans ce domaine se retrouve dans le travail de Hisham Ashkar http://hishamashkar.com/page/motives-behind-chemical-strikes-theory-rebel-advance

Dernière actualisation : décembre 2013

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