Par Paul GIROUD, Luxembourg
Que montrait le cirque romain ?
Que la vie est un combat Ă mort contre son semblable, sans solidaritĂ©, ni fraternitĂ©. La seule sanction, câest le partage violent entre vainqueurs ou vaincus. Suivi de la rĂ©partition politique entre les profiteurs plus ou moins nantis et les survivants, corvĂ©ables Ă merci.
Que montre notre polar quotidien dans la Rome anglo-saxonne ?
La vie, un art dâassassiner son voisin, vĂ©ritĂ© sociale quâassume Margaret Thatcher dĂ©clarant : « La sociĂ©tĂ© nâexiste pas ». Et les lobbies pro armes US confirment : il faut apprendre aux enfants que le Mal est partout autour dâeux, et quâils doivent se dĂ©fendre individuellement contre nâimporte qui. Mais si le Mal est partout, un jour viendra oĂč le bon, terrorisĂ©, tirera partout dans le tas des mĂ©chants : Columbine, Colorado, 1999 : 13 Ă©lĂšves tuĂ©s. Le cercle infernal, le boomerang du carnage Ă lâimage et retour au carnage est initiĂ© … dans lâart immĂ©morial : du bouclier dâAchille aux grimaces de Vishnou.
Du péché originel, surveillance morale ; à la National Security Agency, surveillance totale
Mais pour rester dans notre Ăšre de civilisation, câest lâarĂšne du ColisĂ©e qui invente les shows et concentre lâhorreur, par lâassassinat moralement collectif et politiquement lĂ©gitime (lâempereur dĂ©cide de la mort). Câest le versant punitif dans la gestion du danger social latent. Un seul et mĂȘme double danger comme lâa montrĂ© la rĂ©volte de Spartacus cherchant Ă rĂ©unir les ennemis extĂ©rieurs et intĂ©rieurs (les esclaves). Danger social que Hobbes transpose en Ă©tat de nature mythique : Homo homini lupus. Alors que la guerre de tous contre tous signe au contraire le passage des groupes solidaires Ă survie quotidienne aux communautĂ©s de lâĂąge du Bronze, que la conquĂȘte de ressources mĂ©talliques rares transforme en communautĂ©s exo et endo compĂ©titives. La tendance historique Ă lâendo coercition des sociĂ©tĂ©s surnumĂ©raires atteint un stade technique avec le projet de Panoptique de Bentham (1791), sorte de ColisĂ©e carcĂ©ral. Versant du contrĂŽle social par la surveillance exercĂ©e par le gardien central qui voit tout et toujours, surveillance externe qui se lĂ©gitime le dimanche par les principes de surveillance interne, ou morale, que dĂ©livrent les sermons du pasteur. Le versant colonial du cirque revient dans les annĂ©es 80 du dix-neuviĂšme siĂšcle avec Buffalo Bill qui shoot un barbare Indien, dont il brandit le scalp dans ses shows, lĂ©gitimant spectaculairement lâĂ©lection historique du blanc colonisateur et moralisateur. Le ColisĂ©e spectaculaire, disciplinaire (Panoptique de Bentham) et colonialiste sera dĂ©passĂ© par lâEcran qui voit tout, montre tout, absout tout, confondant le voisin et lâennemi dans le polar, lâenfant et le client. Le cirque romain, qui théùtralise lâorganisation et la lĂ©gitimation du meurtre comme condition de la distribution du pain, a pour rejetons historiques le Panoptique, puis le western. BientĂŽt suivis du polar, dont le principe est introduit en 1822 dans un essai de Thomas De Quincey, qui transforme le Panoptique en PanEthique individualiste et grĂ©gaire, esthĂšte et mortifĂšre, chacun devant, en lâabsence dâune « sociĂ©tĂ© », sâessayer Ă âLâassassinat considĂ©rĂ© comme lâun des beaux-artsâ, câest Ă dire comme art de vivre. Un siĂšcle aprĂšs, le roi du show commercial, Warhol, est abattu par son assistante, qui veut aussi vivre, câest Ă dire entrer sur la seule scĂšne, par la seule voie possible, mĂ©diatique et fatidique : le shooting. Il le constate lui-mĂȘme : « Right when I was being shot and ever since, I knew that I was watching television ».
DĂ©lire dâinterprĂ©tation ? Ces respectables britanniques avaient seulement anticipĂ© la National Security Agency amĂ©ricaine qui avec le Big Brother numĂ©rique a construit la prison universelle pour les humains, victimes et futurs assassins, les pĂ©cheurs originels des lobbies pro armes US. La sociĂ©tĂ© romanisĂ©e, puis anglo dĂ©mocratique autoritaire (« Do it yourself ! », Warhol), est un Panoptique mutualisĂ©. Il nây a plus de lieu de proximitĂ©, famille, quartier, rĂ©gion, oĂč se rencontrent des particuliers. Il ne reste que des individus grĂ©gaires plongĂ©s dans un milieu antisocial par un auxiliaire mĂ©diatique oĂč les Regards se croisent et se visent, entre peur et dĂ©sir, jusquâĂ lâassassinat virtuel final : câest la fin dans le palais des glaces de âThe lady of SchangaĂŻâ dâOrson Welles. Les romans et films policiers, anticipĂ©s par De Quincey, ont la mĂȘme fonction : emprisonner la pensĂ©e dans le suspense, sentence morale suspendue en Ă©pĂ©e de DamoclĂšs. ColisĂ©e, Panoptique, Ecran polĂ©mique (pro armes) sont tous issus du pĂ©chĂ© originel, que Hitchcock reconnaĂźt ĂȘtre le principe sous-jacent de ses films. Mais le « pĂ©chĂ© », est-ce de montrer les assassins pĂ©cheurs, ou bien dâinciter au « pĂ©chĂ© » dâassassinat, intĂ©rieur et quelques fois extĂ©rieur, par la jouissance du suspense, au ColisĂ©e ou sur lâEcran ? Car la violence cĂ©rĂ©monielle avait dâabord pour fonction dâexorciser la violence, de pacifier la communautĂ©. Avant la pax romana armĂ©e du ColisĂ©e, il y avait les Jeux Olympiques pacifiques entre HellĂšnes. Mais pas encore de cirque urbi et orbi. Pourquoi le cirque romain, aprĂšs lâEgypte, lâAssyrie, les Hittites, la GrĂšce ptolĂ©mĂ©enne Ă©gypto hellĂ©nistique, royaumes conquĂ©rants mais point impĂ©rialistes ; aprĂšs les Jeux Olympiques virils mais pacifiques ? Ces royaumes prĂ©parent, au sein de la Confluence polĂ©mique proto occidentale, leur unitĂ© (dâabord esquissĂ©e par la GrĂšce ptolĂ©mĂ©enne Ă©gypto hellĂ©nistique) qui sera lâoeuvre historique de Rome. En revanche, Ă mesure que Rome grandit et tend vers lâempire, on passe des sacrifices traditionnels, qui Ă©vacuent la peur de lâennemi ; ou des meurtres occasionnels, enracinĂ©s (vol ou vendetta), au meurtre spectaculaire, magnifiĂ© en nĂ©cessitĂ© dâexpansion. Au cirque romain le meurtre devient lâun des Beaux Arts, parce quâil lĂ©gitime la domination dâun peuple Ă©lu comme principe de lâHistoire civilisatrice des peuples par la sĂ©lection. LâArAssassin mĂ©tamorphose la sacralitĂ© transcendante en sĂ©lection spectaculaire de dieux vivants, tels CĂ©sar puis Auguste, prĂ©curseurs de Goldfinger.
Car il revient Ă lâart dâimprĂ©gner la mĂ©moire visuelle par lâimage boomerang qui fait du spectacle un modĂšle mental et comportemental, une scĂ©nographie de la sĂ©lection opĂ©rĂ©e entre Nous et Eux sur les trois niveaux : physique, social et culturel.
RivalitĂ© et hiĂ©rarchie dâabord physique : combat de gladiateurs, des cow-boys et des Indiens ;
Rivalité et hiérarchie sacralisées par la cérémonie : meurtre rituel de gladiateurs sur décision impériale ; meurtre juste ou peine de mort du western, du polar ;
enfin lâassassinat comportemental, la servitude, la âmort de peineâ par le travail et le clientĂ©lisme Ă©lectoral, libertĂ© civile escroquĂ©e.
Lâescalade du ColisĂ©e Ă Bentham et De Quincey est jetĂ©e Ă la face de lâAnti SociĂ©tĂ© US (pro armes et NSA) par Lucky Luciano, mafieux italo yankee crĂ©ateur, en 1930, du âSyndicat National du Crimeâ et de la âMurder Incorporatedâ !
LâEcran polĂ©mique ne fait quâuniversaliser grĂące Ă la technique lâinfrastructure agonistique de lâordre politique. Les humains sont des frĂšres, mais lointains ou putatifs, au sens gĂ©ographique et au sens anthropologique, qui se rapprochent et se joignent en formant des âNousâ par les combats entre âEuxâ, comme les garçons dans la cour de lâĂ©cole. A preuve lâunitĂ© hellĂ©nique, qui ne sâest rĂ©alisĂ©e que dans le cadre de lâempire romain. Et la âguerre des alliĂ©sâ italiens contre Rome pour obtenir la citoyennetĂ©. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, lâunitĂ© nationale suit les guerres fĂ©odales, et lâunitĂ© impĂ©riale suit les guerres nationales.
Câest pourquoi Rome enterrait vivants les gladiateurs rĂ©calcitrants Ă lâempire. Ce qui changeait les survivants en morts vivants, Ă qui la vie nâest accordĂ©e que sous condition de tirer sur leurs ombres, leurs frĂšres refusant la soumission qualifiante. Lesquels en se noyant sâaccrochent aux survivants, les tirant vers la mort. DâoĂč la cruautĂ© et la culpabilitĂ© des prolĂ©taires contre ces cousins. De mĂȘme, les trimards de lâEst amĂ©ricain soulageaient leur colĂšre rentrĂ©e aux spectacles de Buffalo Bill, qui leur prĂ©sentait un monde juste oĂč les Blancs exterminaient et civilisaient les Indiens des plaines de lâOuest. De la mĂȘme façon, on intĂšgre un gang en perpĂ©trant un meurtre, seule façon dâintĂ©rioriser la rĂšgle sociale fondamentale : Nous contre Eux. La cruautĂ© inflige Ă autrui ma peur anticipĂ©e de mourir par autrui, mort politique et culturelle fondement de lâHomo homini lupus. Dont ValĂ©ry a saisi, mieux que Hobbes, la raison: « Qui sait si la premiĂšre notion de biologie que lâhomme a pu se former nâest point celle-ci : il est possible de donner la mort ». La capacitĂ© de former cette notion est certes de nature anthropologique, mais au sens historique. Elle ne se constitue en principe culturel quâĂ lâĂąge du Bronze, qui en donne les conditions Ă©cosociales.
Avec lâagriculture, la domestication et ses panthĂ©ons, LE NEOLITHIQUE invente la CIVILISATION : guerre et paix, mensonge et vĂ©ritĂ©, culture et barbarie. En effet, dans les sociĂ©tĂ©s post palĂ©olithiques surnumĂ©raires la survie sâobtient par lâaccĂšs indirect et compĂ©titif aux ressources Ă©cologiques rarĂ©fiĂ©es, via la sĂ©lection inter et intra groupale. On est passĂ© de lâinvention prĂ©historique de la sĂ©pulture Ă la crĂ©ation des panthĂ©ons de lâĂąge du Bronze, nĂ©cessaires pour lĂ©gitimer la mort qui de nĂ©cessitĂ© subie sâest transcendĂ©e en la nĂ©cessitĂ© voulue de la guerre de conquĂȘte. Le spectacle, entre action dramatique et cĂ©rĂ©monie, en produit la lĂ©gitimation politico-religieuse. Depuis, lâhomo homini lupus rĂ©gule et dĂ©multiplie ses passions en miroir, sur scĂšne ou Ă lâĂ©cran, par western, chasse Ă lâhomme mĂ©diatique, fait divers sanglant, tauromachie et finalement avatar vidĂ©o.
Mais qui tient le filet noyant ensemble, transvasant les spectateurs en acteurs et les acteurs en spectateurs ? Tacite, le meilleur historien romain, rĂ©pond : câest la culture, continuation de la politique par dâautres moyens : « Et les indigĂšnes crĂ©dules… donnĂšrent le nom de culture Ă leur esclavage » : premiĂšre dĂ©finition du Softpower. Les «indigĂšnes crĂ©dules » de lâempire anglosaxon furent dâabord les spectateurs du show de Buffalo Bill. Et Warhol, Buffalo Bill des mĂ©gapoles publivores, reprend cette thĂ©matique en soumettant les consommateurs Ă la loi du plus fort sourire. Mais pourquoi les ouvriers de lâEst, puis les Indiens intĂ©grĂ©s, haĂŻssent-il leurs frĂšres vaincus des westerns, comme les prolĂ©taires romains au cirque se rĂ©jouissaient de la barbarie oĂč sombraient leurs frĂšres ? Le syndrome de Stockholm en constitue la raison sociale : jâadmire, jâidĂ©alise et jâembellis celui qui peut sauver ma vie menacĂ©e, et dont le pouvoir exorbitant le fait apparaĂźtre tout-puissant, transcendant, divin. Je hais ceux qui lui rĂ©sistent et me mettent en danger. Western et polar prennent en otage les spectateurs qui vivent le syndrome de Stockholm virtuellement, comme principe de leur existence.
Du western au polar : pourquoi Luciano est Lucky
Pourtant, entre le cirque romain et le polar quotidien, la mort passe du sol proche Ă lâĂ©cran lointain. De nos jours, les spectacles semblent ne tuer quâen image, sur la surface de lâĂ©cran. Pourtant, les fumeurs sur Ă©cran se reproduisent en fumeurs impĂ©nitents, parce quâen deçà de lâhistoire racontĂ©e, on imite le geste de la star qui fume : le comĂ©dien et le spectateur aiment, fument et tuent ensemble dans le mĂȘme monde. De la mĂȘme façon, les armes rĂ©currentes et obsĂ©dantes Ă lâEcran en sortent pour tuer chaque annĂ©e 10 fois plus que les assassins du 11 septembre : 30000 morts ! Mais seulement aux USA, pays oĂč les citoyens sont le mieux dĂ©fendus par leurs armes ! Sous la surface de lâEcran et sous la banniĂšre du second amendement, westerns et polars tuent impunĂ©ment, par arme et charme conjuguĂ©s. Le cirque tuait des gladiateurs, le film tue, y compris hors des USA, les spectateurs noyĂ©s dans la fumĂ©e et les saveurs qui traversent lâĂ©cran souriant. Au vingtiĂšme siĂšcle, le grand massacre, qui dĂ©passe de beaucoup les deux guerres mondiales, câest 1OO millions de mort par le tabac, et autant dâobĂšses ! Rome munificente offrait en cadeau (munus) la mort des animaux et des peuples sauvages. La nouvelle Rome consumĂ©riste donne la mort civilisĂ©e, la mort temporisĂ©e en jouissance personnelle, orale et visuelle. Silence radio sur ces morts incomparables, la mort entre nous. La guerre, câest loin et rare. La partition au parking, au boulot, câest quotidien : la lutte des places. Le cirque et le western magnifient la guerre contre lâĂ©tranger, la prĂ©dation. Le polar dĂ©crit la guerre avec le voisin, la partition du gĂąteau dans les sociĂ©tĂ©s qui sâauto dĂ©truisent comme elles dĂ©truisent leur milieu. A ce jeu mortel, Luciano est Lucky : câest pourquoi on lâadmire. Sa vie, un vrai polar, modĂšle de rĂ©ussite et de films. Il fait et dit ouvertement ce que les grands font souterrainement, en crĂ©ant la âMurder Incorporatedâ tout en contribuant par ses rĂ©seaux locaux au dĂ©barquement alliĂ© en Sicile, qui libĂšre lâEurope du dictateur rĂ©trograde qui voulait retourner Ă lâordre fĂ©odal fantasmĂ© en Ăźlot racial.
En attendant, câest en tuant autrui sur lâEcran quâon croit sauver sa vie par un sursis indĂ©finiment renouvelĂ©. Tout en fumant pour digĂ©rer la tension hors et dans lâEcran. Mais oĂč sont les ennemis ? Notamment, de quoi les nord-amĂ©ricains ont-ils peur, protĂ©gĂ©s par deux ocĂ©ans, et par un ocĂ©an dâarmes individuelles ? Ils ont peur dâeux-mĂȘmes. Dans un grand pays encore adolescent Ă©cartelĂ© entre les WASP, les hispaniques les asiatiques et autres noirs et juifs, le Mal, câest le chaos social irrĂ©ductible surgissant nâimporte oĂč, qui a le visage de moi-mĂȘme vu par lâAutre et de lâAutre vu par moi-mĂȘme : la Gorgone. Ajoutez Ă cette poudre culturelle des armes lĂ©gales pour chacun, et il suffit dâune Ă©tincelle pour des feux de Far West rĂ©currents, les nouveaux Buffalo Bill brandissant les scalps des concitoyens indĂ©sirables, lâhispanique pour le Wasp et vice-versa, lâasiatique pour eux deux, eux tous pour les noirs, les juifs : qui est amĂ©ricain ? La Gorgone habite notre dos et nous fixe, face Ă face en abĂźme, image boomerang.
Lâimage boomerang
De lâart pariĂ©tal palĂ©olithique Ă nos jours, câest le mĂȘme besoin dâaventures, entĂ© sur des illusions spectaculaires. Pourquoi en est-il ainsi ? Elargissons la focale.
LâĂȘtre humain ayant larguĂ© lâinstinct biologique nâa plus pour guide que des images, entitĂ©s Ă©lastiques. Lâimage choisit et ordonne des Ă©lĂ©ments externes et internes perçus confusĂ©ment et leur donne une rĂ©alitĂ© Ă la fois stable et modifiable, le dĂ©clencheur, actuel ou potentiel, du passage Ă lâacte. Avant de tenir un rĂŽle de protagoniste, le comĂ©dien incarne un ĂȘtre humain en permanence Ă la croisĂ©e des chemins : âle marin, qui calcule et qui douteâ, de Hugo. Lâimage arme en nous une tendance Ă lâacte plus profonde que lâaction dĂ©crite dans le scĂ©nario, une potentialitĂ© anthropologique que des circonstances Ă©prouvantes vont dĂ©clencher.
Activation médiatique et politico-biographique, hallucination et actualisation
Câest maintenant : le dĂ©mon que jâai tĂ©lĂ© entrevu dans les nuages est lĂ , il faut rĂ©agir. Un instituteur, vivant comme victime potentielle dans le bain mĂ©diatique, sâinflige lui-mĂȘme la blessure redoutĂ©e, plutĂŽt que de subir lâagression imprĂ©vue que les mĂ©dias annoncent et prĂ©parent (France, dĂ©cembre 2015). Un des musulmans de ma classe, qui pense que je suis un de ces croisĂ©s qui depuis mille ans tuent des musulmans, va mâattaquer : il mâattaque avec ce cutter que je tiens. Câest fait, je suis blessĂ©, le prĂ©sage Ă©tait vrai. Passage Ă lâacte ou hallucination, câest le rĂ©el tabou sorti de lâombre par lâimage.
Sorti dâoĂč, sinon du monde rĂ©el, rĂ©servoir dâimages ? Cela explique quâon ne puisse Ă©voquer les deux aspects vitaux de la rĂ©alitĂ©, sexe (les films pornographiques) et sang (les films gore), sans provoquer la rĂ©action tapie de toute Ă©ternitĂ©, qui traverse aisĂ©ment la pellicule nĂ©olithique juvĂ©nile. Sous lâimage artistique, câest le dĂ©clencheur Ă©thologique atavique refoulĂ©, dĂ©formĂ© et dĂ©cuplĂ© qui surrĂ©agit. Un spĂ©cialiste de la montĂ©e de lâintĂ©grisme djihadiste, Gilles Kepel, assimile les vidĂ©os de dĂ©capitation de DAECH aux films pornographiques. En effet dans les deux cas, lâimage boomerang sans distance dĂ©clenche directement sa violence (images sans distance anticipĂ©es par les peintres amĂ©ricains de lâHyperrĂ©alisme, Ă lâopposĂ© des europĂ©ens surrĂ©alistes).
Images de guerre, guerre des images : le boomerang dans lâarme, câest lâimage
La fascination du spectacle rend aveugle au boomerang quâil contient et emmagasine comme un arc tendu. Lâimage frappe Ă court terme car le rideau ferme, enfermant les spectateurs, accĂ©lĂ©rant lâurgence hors spectacle. Ma fille de cinq ans aperçoit des moutons Ă distance, tend le bras : « Toucher ! », comme le tireur sur le stand de foire. La panthĂšre rapide sâĂ©puise Ă poursuivre au point dâĂ©chouer souvent, alors que lâhomme avec sa lance puis son fusil et enfin son drone Ă un continent de distance veut atteindre la cible au moment mĂȘme oĂč il vise, dans lâimage. De ZĂ©non dâElĂ©e Ă la tĂ©lĂ© la flĂšche de lâimpatience visuelle Ă©blouit le tireur abattu par sa cible, boomerang efficace par sa distance prĂ©sente. Lâoeil idolĂątre, lâoeil colt touche sa cible, une image : âCeci nâest pas une pipeâ. Notre Dernier SiĂšcle est celui oĂč lâon ne vit plus, on visionne : la vie nâest pas vĂ©cue mais vue, plus rapide vers la mort. Câest pourquoi les âEight Elvisâ ont le colt au poing.
Du Colt de Buffalo et Warhol Ă Columbine
Warhol a peint, outre les Cocas bottles et les Marilyns, la Cow et le Colt de la Prairie de lâOuest. Car aux States, puis chez nous, le sourire vendeur est armĂ©. Le colt dâElvis et le sourire de Liz se sont un jour mariĂ©s, je les ai rencontrĂ©s ! DĂ©ambulant dans une allĂ©e commerciale, une jeune femme sexy mâarrĂȘte, colt pointĂ© sur moi, depuis la vitrine dâun magasin : consommateur, tu paies ou tu meurs ! Câest par le mental armĂ© dâimages que la rĂ©alitĂ© et la fiction se courent aprĂšs, comme le chat et son ombre. Ainsi la mĂȘme nana armĂ©e que lâadmiratrice de Warhol, ou sa cousine, entra un soir dans la loge dâun chanteur alors cĂ©lĂ©brissime, Tino Rossi, le menaçant : « tu mâaimes ou tu meurs ! ». Le colt arme lâimpatience de lâimage. Mort mentale sâentend, la seule rĂ©elle. Lâexclu, lâamante solitaire, le ratĂ© grĂ©gaire et solitaire, qui ne peuvent consommer ni nana, ni ersatz de nana tamponnĂ© du sourire, nâĂ©vitent la mort sociale pointĂ©e sur eux quâen retournant lâarme, accĂ©dant dâun coup de feu Ă lâexistence lĂ©gale, lâimage tĂ©lĂ© qui les exposera aux yeux de tous : voilĂ Columbine. Lâimage traverse ainsi lâĂ©cran et les continents : les Talibans ont grandi sous les ailes US jusquâaux vidĂ©os dâAl QaĂŻda, Ă©lĂšve dâHollywood. La violence constitutive de la culture yankee, Buffalo Bill conquĂ©rant lâEst par lâOuest, Henry Ford enchaĂźnant les gestes comme Warhol les sourires, culmine et sort du rĂ©el en acmĂ© pornographique et gore : âNo limitâ.
Du rĂ©el Ă lâĂ©cran et retour, lâimage Softpower saute du Panoptique de Bentham Ă âLâassassinArtâ de Quincey, Ă lâArAssassin de Buffalo perfectionnĂ© en terrorisme pro armes des polars. Alors se lĂšvent les exclus, le boomerang aveugle poursuit les âEsprits criminelsâ par dâautres massacres, de Andy, Columbine and Co ; lâocĂ©an sĂ©culaire de mĂ©pris gonflĂ© en tsunami DAECH massacre les Innocents de Syrie Ă Paris, sĂ»r de lâĂ©cho planĂ©taire de son alliĂ© mortifĂšre : « The channels switch, but itâs all television ».
Les sourires de Marilyn ne font-ils pas exception ? Warhol nây a pas cru : « painting the Marilyns. I realized that everything I was doing must have been Death ».
Coda : Le cauchemar amĂ©ricain annule-t-il le rĂȘve amĂ©ricain ? Pas plus que le cirque romain ne supprime lâadmirable doctrine juridique qui a servi de modĂšle Ă lâEurope et au-delĂ . Les anglo-saxons ont apportĂ© dans lâhistoire lâabondance et la libertĂ© inconnues jusquâalors. Mais cette richesse exubĂ©rante suppose une puissance Ă©quivalente. Et qui dit puissance dit violence, car lâĂ©dification dâune civilisation ne peut se faire sans lâĂ©crasement de tous ceux qui veulent garder leur prĂ© carrĂ©. Afin de garder leurs privilĂšges, les assassins de CĂ©sar prĂ©tendaient dĂ©fendre la RĂ©publique. Ils nâont fait que dĂ©clencher une terrible guerre civile. Car lâempire Ă©tait devenu nĂ©cessaire, et Rome connut une de ses Ă©poques les plus heureuses avec le premier empereur, fils adoptif de CĂ©sar, Claude devenu Auguste. Un Indien Ă qui lâon parlait de la civilisation amĂ©ricaine rĂ©pondait : quand commence-t- elle ? Je rĂ©pondrai pour ma part : quand les WASP et les hispaniques, les asiatiques et autres noirs et juifs auront inventĂ© leur homĂ©ostasie commune, New York renaĂźtra en une nouvelle Florence, fertile en Botticellis tout neufs.









